Affichage des articles dont le libellé est Chidambaram. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Chidambaram. Afficher tous les articles

lundi 7 août 2017

Chidambaram, l'expérience religieuse la plus intense du voyage

Problème : il s'agit de me débarrasser de mon gros sac à dos pour visiter le temple. Malheureusement il n'y a pas de consigne dans cette petite gare routière, et les deux hôtels et le restaurent à qui j'essaie de le confier y compris moyennant finances n'en veulent pas. Je me demande si je ne vais pas être obligé de repartir tout de suite. Arpentant la rue informe qui mène au temple, j'avise une résidence un peu moins guindée, et je soudoie le réceptionniste pour qu'il garde mon linge pendant deux heures.

Approchant du temple, j'enlève mes sandales et commence à les mettre dans un sachet en plastique quand un jeune Tamoul m'aborde et m'indique où les déposer. Je lui indique mon sac, et il me dit que ce n'est pas possible, c'est sacré, je ne peux pas rentrer avec mes chaussures. Il est jeune, a l'air intelligent, et ne parle pas trop mal anglais. Je me dis que je vais l'avoir comme guide mais que je pourrais tomber plus mal.

Le temple dédié à Shiva sous sa forme Nataraja (danseur) est particulièrement sacré en Inde. Il a été construit par la dynastie Chola entre 1130 et 1250, pour qui Shiva Nataraja était la divinité tutélaire. Moins spectaculaire par ses sculptures que d'autres sanctuaires cholas que je découvrirai ultérieurement, il m'a particulièrement impressionné par la ferveur que j'y ai ressentie. Pour une fois tout était intégralement accessible, ceci étant peut être dû à l'absence totale de touristes. Il s'agit pourtant d'un temple de dimensions très imposantes, objet de cultes extrêmement actifs et de pèlerinages.

Shiva sous sa forme Nataraja est le danseur cosmique bien connu (ici un bronze chola du XIIème, visible dans le musée de Tanjavur) : la jambe gauche levée, il tient dans ses deux bras supérieurs un tambour (le son primordial de la création de l'univers), une flamme (la destruction du monde), et fait avec deux autres mains un geste de protection et la désignation de sa jambe levée (espoir de liération). Il piétine un nain symbole de l'ignorance et est entouré d'un cercle de flammes symbolisant la succession des cycles cosmiques.

Shiva est un danseur tellement exceptionnel que lors d'un concours avec son épouse Kali, arbitré par Vishnu, il aurait ramassé une boucle d'oreille tout juste tombée avec son pied et l'aurait remise en place, mouvement qui lui assura la victoire.

Les quatre gopurams (portes d'entrée monumentales surmontées d'une haute pyramide) placés aux points cardinaux ont un soubassement en granit et sous couverts de sculptures en stuc entièrement peintes. De nombreuses statues de guerriers visent à écarter les démons. Mon guide me montre l'effigie d'un des rois cholas constructeurs à l'intérieur du gopuram est. Il est bien nourri. A côté une vue du gopuram sud, depuis l'intérieur de l'enceinte du temple.



L'intérieur du sanctuaire est constitué de galeries très larges, sculptées, sombres, conçues pour permettre la circumambulation des fidèles et des processions. Car il se passe toujours quelque chose dans ce temple : ici on oint une statue de Durga avec un liquide ocre, ailleurs on passe des flammes autour d'une statue de Siva. Fleuries, habillées, souvent noircies par les libations, enfoncées dans des niches auxquelles seuls les prêtres accèdent, sous le regard des fidèles alignés contre des barrières sur une vingtaine de mètres devant la niche, afin que tous puissent voir, les dieux sont difficilement reconnaissables. Un hindou me laisse sa place pour que je puisse mieux voir, et me guide jusqu'au rituel qui prend instantanément la relève. L'ambiance est fervente, beaucoup d'hindous prient ou se prosternent, mais détendue, d'autres se reposant contre des colonnes, mangeant, parlant ou dormant. Beaucoup de prêtres ont d'ailleurs les mêmes comportements quand ils n'officient pas.

Puis, à 19h, c'est la procession de la statue de Parvati allant rejoindre son époux Shiva pour la nuit. Elle est portée, sous un dais, sur un pavois par quatre prêtres torse nu, coiffés d'un chignon placé sur le côté du crâne. Ils sont précédés par des joueurs de tambours et de petites cymbales. Certains prêtres portent un smartphone coincé à la taille dans leur dhoti. Une fois les deux divinités réunies, les prêtres referment pudiquement la porte de la cellule.

Je ne suis pas sûr d'avoir tout correctement interprété car mon guide ne m'a pas accompagné : il est resté à l'extérieur du sanctuaire. Je pense qu'il ne souhaite pas se faire remarquer par les prêtres qui normalement sont censés assurer ce service de guide (bien qu'aucun ne m'ait proposé quoi que ce soit, et pourtant j'étais facilement repérable). Mais je ne lui en veut pas car il est étudiant et parle même quelques mots de français.

Je ressors du temple bien content d'avoir vu autant de choses aussi intenses. Je n'aurai pas d'expérience plus forte pendant ce voyage.

Je récupère mon sac et file prendre un bus pour Kumbakonam, ma prochaine destination, où j'arriverai éreinté mais sur un nuage, très tard, dans un hôtel un peu défraichi, mais qui me servira dans ma chambre un repas chaud très correct.

Trajet sonorisé vers Chidambaram

Pondichéry m'a un peu permis de recharger mes batteries et je vais en avoir besoin pour affronter ce qui m'attend, à savoir un trajet plutôt long vers Chankipuram, avec une halte à Chidambaram, ville assez quelconque dans laquelle a cependant été construit un temple consacré à Shiva, sous sa forme dansante.

En quittant Pondichéry, j'observe énormément de grands panneaux publicitaires, dont je me demanderai un certain temps s'ils sont à vocation politique ou spirituelle. En pratique pour l'essentiel ils glorifient des gourous et des ashrams. Généralement il y a la photo du gourou originel en grand, accompagné de ses successeurs, et de toute une série de médaillons présentant une vingtaine de membres actifs (je suppose).

Un homme portant des lunettes noires et couvert d'une chapka blanche bénéficie d'une forte couverture médiatique : il a même des statues dorées à son effigie dans certains villages. Il y en a un autre mis en scène à moto. Malheureusement je ne parviens pas à prendre une photo, cela va trop vite, sauf à ce feu rouge.

Mon bus est cette fois-ci équipé d’un écran de télévision sur lequel vont être diffusés plusieurs DVD de clips de musique indienne, assez fort. Il y a presque systématiquement deux chanteurs : un homme et une femme, celle-ci ayant la voix haut perchée. Les deux se répondent autour d’une rencontre amoureuse évidemment. Cela ne va pas tout seul, la femme peut être espiègle et résister, mais il y a souvent un moment où l’homme lui arrache un vêtement voire la presse un peu vivement, sans qu’elle s’y oppose. Voilà qui ne rassure pas sur la place de la femme dans la société indienne, toujours pas très enviable malgré certains progrès.

Tout est chorégraphié de façon élaborée, souvent avec de nombreux danseurs, ce qui fait ressembler le clip à un extrait de comédie musicale. L’un deux avait été tourné dans une ambiance médiévale, et la reconstitution historique faisait ressentir une débauche de moyens financiers.

Peut-être le chauffeur était-il survolté par la musique, mais j’ai eu l’impression qu’il prenait plus de risques que les autres. Situé derrière lui, je me suis vraiment demandé comment nous allions passer parfois, j’imaginais déjà les morceaux d’une famille indienne voyageant à motocyclette (la femme en amazone dans son sari, avec un bébé serré contre elle, l’homme avec un enfant plus grand devant lui) projetés en désordre contre le pare-brise, mais cela n’est pas arrivé. Je ne me suis pas toujours senti très bien.

Le chauffeur utilisait un klaxon à deux tons pour informer les obstacles sur la route : deux coups brefs pour indiquer qu’il doublait ou prévenir, un grand coup de trompe modulé pour faire dégager quand cela ne passait pas.



En fait il y a trois principes de conduite à connaître :

  • freiner est un drame car on ne récupère la vitesse de croisière que lentement : on n’utilisera ce recours qu’en dernière extrémité
  • le véhicule ayant l’énergie cinétique la plus élevée a la priorité, quelle que soit sa situation par rapport au code de la route
  • klaxonner permet de téléporter la plupart des obstacles

Tout ceci n’empêche pas les chiens de dormir au milieu de la route, ou les vaches de brouter les quelques herbes poussant sur une séparation de chaussée : peu réceptifs au klaxon, les animaux sont les seuls à pouvoir faire freiner les conducteurs, qui évitent de les écraser pour préserver leur karma.